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Au quatrième jour de l’évacuation, la ZAD panse ses plaies, Macron suggère une trêve
12 AVRIL 2018 PAR CHRISTOPHE GUEUGNEAU ET JADE LINDGAARD
Invité de TF1, le chef de l’État a indiqué que « l’opération est arrivée à un point où tout ce qui était évacuable a été évacué » sur la ZAD. Les habitants et leurs soutiens restent dubitatifs, même si la journée de jeudi a montré une accalmie sur le terrain – malgré quelques affrontements épisodiques. Les trois jours précédents, l’opération a fait plus de 130 blessés.
C’est une annonce lâchée du bout des lèvres mais chargée de sens : Emmanuel Macron annonce une trêve dans l’expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Jeudi en début d’après-midi, lors d’une interview sur TF1 avec Jean-Pierre Pernaut, le chef de l’État a dit que « l’opération est arrivée à un point où tout ce qui était évacuable a été évacué ». En clair, il n’y a pas de nouvelle évacuation de lieu de vie prévue dans les prochains jours sur la ZAD. Et la préfecture de Loire-Atlantique est chargée d’une feuille de route : « Permettre aux projets agricoles légaux organisés de se faire. » Emmanuel Macron a précisé qu’il « souhaite que les agriculteurs qui le souhaitent, qui sont sur place, qui ont un projet agricole, puissent le développer ».
Pour les habitants et habitantes de la ZAD, le soulagement le dispute à la circonspection. Depuis la nuit de dimanche à lundi, ils vivent au rythme des tirs de grenades lacrymogènes et assourdissantes et sous le bruit oppressant des hélicoptères. Plusieurs lieux de vie de la zone ont été expulsés et détruits par les gendarmes. La démolition de la ferme collective des Cent Noms a suscité l’indignation d’un grand nombre de paysan·ne·s et sympathisant·e·s du mouvement d’occupation. Mais ce n’est pas le seul site à avoir fait les frais de l’intervention des gendarmes : Lama fâché, la Chèvrerie, l’Isolette, le Gourbis – le lieu où se tient le « non-marché » à prix libre. L’exécutif ne semble cependant pas assumer politiquement cette pause dans l’expulsion des zadistes. La formulation du chef de l’État est alambiquée, et les précisions apportées après coup par le service de communication de l’Élysée peu éclairantes.
Emmanuel Macron et Jean-Pierre Pernaut, présentateur du 13 heures de TF1. © Reuters
Surtout, Emmanuel Macron enrobe l’annonce de la trêve d’un discours martial sur la continuation d’une opération de maintien de l’ordre : « Les gens qui aujourd’hui manifestent, sont présents, créent du trouble, ce sont des gens qui occupent illégalement des territoires publics ou privés. Ils n’ont plus aucune raison de le faire, il n’y aura pas d’aéroport. Depuis le début de la semaine, nous faisons ce que nos concitoyens attendent de l’État : on rétablit l’ordre républicain. » L’annonce de la trêve à Notre-Dame-des-Landes n’est pas du tout mise en avant par la communication élyséenne. Une manière de ne surtout pas donner le sentiment de perdre la face après le discours dur d’Édouard Philippe mercredi à l’Assemblée.
Au moment où Macron s'exprimait, plusieurs habitantes et habitants de la ZAD étaient devant un ordinateur. Ils attendaient que le président parle de leur situation, et ont dû patienter longtemps, la question de la ZAD n'étant abordée qu'en toute fin d'interview. Dehors, des explosions ont été entendues au même moment. Au carrefour de la Saulce, des gendarmes mobiles se sont brièvement approchés d’une barricade.
L’heure correspond à un incident rapporté par le ministère de l’intérieur jeudi après-midi à plusieurs médias : des gendarmes auraient été pris en embuscade « hors opération »(Europe 1). Ils se déplaçaient sur la D81 quand ils seraient tombés sur une barricade. Des gendarmes, sortis pour la dégager, auraient alors subi des jets de bombes agricoles, voire une bouteille d’acide pour l’un d’eux. Bilan annoncé par le ministère de l’intérieur : 6 gendarmes blessés. Outre le gendarme touché par de l’acide, deux ont été touchés par des pavés ou des cocktails Molotov et trois souffrent de traumatismes sonores (selon LCI).
Sans remettre en cause la réalité de ces blessures, il est tout de même douteux de faire accroire que les gendarmes soient tombés par hasard, « hors opération », sur cette barricade. L’hélicoptère de la gendarmerie qui survole la zone depuis ce matin n’a pas pu l’ignorer. Au vu de l’ampleur des barricades sur cette route, il apparaît également peu vraisemblable que des gendarmes soient descendus de leur véhicule pour tenter de la dégager.
Selon le récit de plusieurs personnes sur place, le véhicule est arrivé et des gendarmes en sont bien descendus. Ils ont ensuite demandé aux personnes derrière la barricade de reculer avant que ne s’ensuive une courte échauffourée. Après cet accrochage, une barricade a été incendiée au carrefour, et quelque temps plus tard, des « tracteurs vigilants », ces paysans favorables aux zadistes, ont pris position tout autour des lieux.
Quoi qu’il en soit, les forces de l’ordre annoncent « des dizaines de blessés » depuis le début des opérations lundi. Un chiffre important mais loin du nombre de zadistes et soutiens de la ZAD touchés au cours de cette même période. Selon les bilans des « medics » diffusés ces trois derniers jours, entre 110 et 130 personnes ont été blessées, dont une poignée a dû être hospitalisée.
Selon un bilan réalisé mercredi soir, après la journée la plus dure, entre 80 et 100 personnes avaient été blessées lors des affrontements de l’après-midi au niveau du champ des Cheveux gris, où se tenait un pique-nique, puis sur des lieux proches : la Grée puis le carrefour de la Saulce. Les medics précisent que 15 personnes ont été blessées par des tirs de flash-ball, 16 par des tirs tendus de grenades lacrymogènes à la tête.
« Il y a aussi eu 22 blessures liées à des explosions de grenades : une quinzaine liées à des éclats, y compris à la gorge, et avec des séquelles suspectées au niveau des tendons et des nerfs. Par ailleurs, des troubles auditifs liés aux explosions de grenades F4 tirées à l’aveugle sur les gent.te.s ont été constatés, ainsi que plus de 12 blessures diverses à la tête, certaines touchant l’œil », précisent les soignants.
Une barricade en feu jeudi en début d'après-midi. © CG
Jeudi matin, l’équipe de medics profitait de l’accalmie pour souffler un peu, dans l’un des deux points d’accueil de la ZAD. Les événements de la veille ont marqué les corps mais aussi les esprits. À cran, un membre des medics annonce à un autre qu’il prend une pause loin de la zone, « parce que là, avec hier, c’est un peu too much ». Une habitante passe faire changer ses pansements à la cuisse : elle a reçu mardi des éclats de grenade.
Marie, la cinquantaine, médecin généraliste à la ville, fait partie du collectif de soignants de la ZAD « depuis des années ». « Depuis lundi, ça n’a cessé de s’aggraver », dénonce-t-elle, les traits tirés. « Quand on voit le type d’armes utilisées, on dit halte-là », explique-t-elle, après avoir listé l’utilisation de flash-balls en progression, de grenades désencerclantes et de grenades GLI-F4 assourdissantes.
Ces dernières grenades sont responsables de nombreuses blessures sur la zone. De petits éclats de métal se logent profondément sous la peau, et sont très difficiles à retirer. Marie met en garde : un jeune homme a reçu une grenade de ce type dans sa capuche, et n’a dû son salut qu’à ses réflexes. « On redoute le pire », dit-elle.
Mercredi, une personne a dû sauter dans un fossé pour échapper aux gendarmes, une grenade a explosé à un mètre d'elle. Des éclats se sont fichés dans sa jambe gauche, à l’épaule, au bras, dans le cou et sur le côté de la figure. Elle a dû être évacuée.
S’ensuit une longue négociation avec les gardes mobiles à un carrefour. Le blessé passe finalement mais le véhicule se trouve quelques kilomètres plus loin de nouveau bloqué par les gendarmes mobiles, dont deux blindés. Le véhicule s’est donc arrêté 300 mètres en amont et a pu pénétrer dans le jardin d’une maison. Les secours ont été appelés. Le temps qu’ils arrivent, les gendarmes se sont agglutinés devant l’entrée de la maison. Le blessé a pu être évacué au bout d’une heure et demie. Mais les medics, eux, sont restés bloqués toute la nuit.
Les medics n’ont absolument plus confiance dans les gendarmes depuis que, mardi, un homme blessé lors de l’évacuation d’une cabane a en effet été grièvement blessé aux mains et embarqué par les forces de l’ordre. Il a été relâché dans Nantes, sans être emmené à l’hôpital. Il a finalement reçu 35 points de suture.
De même lundi, un zadiste blessé au pied a été évacué non pas à Nantes mais dans un autre hôpital. Les zadistes se souviennent en effet de l’opération César en 2012, où les forces de l’ordre procédaient à des arrestations à l’hôpital de Nantes.
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Lors d’une conférence de presse donnée à midi, certains des blessés ont montré leurs plaies. Une jeune Camille présente un gros bleu à la hanche, dû à un palet de lacrymogène. Une autre souffre d’éclats de grenade dans les cuisses et aux fesses. « Ces armes sont imprévisibles, les gendarmes eux-mêmes se blessent avec », souligne-t-elle.
Après cette journée relativement calme – des affrontements sporadiques ont eu lieu notamment en fin de journée –, la ZAD compte faire perdurer l’apaisement. Vendredi à 19 heures, une veillée de lectures est prévue à la bibliothèque du Taslu, et surtout, une grande manifestation sur la zone dimanche, à l’appel de quasiment toute la coordination des associations opposées à l’aéroport (une soixantaine d’organisations). Seulement si le calme précaire du jour s’inscrit dans la durée.
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